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Bulletin n° 19 - L’écho des campagnes

lundi 15 septembre 2014, par Manu

Résistance au Cambodge

Ms Oum Sophy, l’une des leaders dans la lutte pour les terres de Lor Peang au Cambodge.

Depuis 2006, les habitants de Lor Peang, un village dans l’arrondissement de Kampong Tralach dans la province de Kampong Chhnang au Cambodge ont été impliqué dans un litige foncier avec KDC International, une puissante entreprise privée appartenant à Chea Kheng, l’épouse du ministre de l’Industrie, des Mines et de l’Energie Suy Sem. Depuis la mi-juillet 2014, le village est occupé par la police militaire et KDC International est en train de bâtir un mur autour des terres spoliées des villageois.
Je m’appelle Oum Sophy. Mon mari et deux autres villageois ont été arrêtés après que nous ayons quitté le village pour nous rendre à Phnom Penh ce matin (le 12 août 2014). Nous avions décidé de nous rendre à Phnom Penh pour demander au gouvernement de nous aider à trouver une solution concernant le litige foncier dans notre village. Sur la route, la police militaire a confisqué notre nourriture, notre eau, nos sacs et documents pour les jeter éparpillés le long de la route. Ils voulaient nous empêcher de poursuivre notre route. La plupart des villageois qui marchaient avec nous ont été battus et injuriés par la police et nos enfants pleuraient. Je n’ai pas pu aider mon mari quand j’ai vu que la police le chargeait dans son camion.
La majorité des personnes qui marchaient avec nous aujourd’hui sont des personnes âgées ou des enfants. Je ne voulais pas emmener mes quatre enfants mais je n’avais pas le choix. Mon plus jeune a seulement quatre mois.
Nous voulons la justice pour notre peuple. Cinq de nos représentants ont été arrêtés et nous voulons leur libération. Nous voulons que le gouvernement empêche l’entreprise [KDC International] de construire des murs autour de nos terres, qu’il retire d’urgence la police militaire de notre village, qu’il mette fin à la menace de notre liberté et qu’il nous laisse un environnement sûr afin que nos enfants puissent aller à l’école. Je ne retournerai pas dans mon village jusqu’à ce qu’une solution appropriée règle notre problème.

Stop aux pipelines de la société Enbridge

Winona La Duke, Honor the Earth, Minnesota.

L’organisation indigène de l’environnement, Honor the Earth, organise une tournée dans le Nord du Minnesota qui a pour but d’engager les communautés aux abords d’un des nombreux pipelines de sables bitumineux et de pétrole extrait par fracturation hydraulique supposé traverser le Nord du pays. La tournée concerne non seulement la prévention contre la menace des pipelines mais est également une action de solidarité afin d’arrêter à leurs sources les extractions de sables bitumineux et de pétrole dans la zone de Bakken.
C’est la brume du matin. J’observe les chevaux dans la brume. Ensuite nous galopons jusqu’au lac. C’est le lac Rice au milieu du refuge du lac Rice. Le lieu s’appelle Minisinoo, un village traditionnel d’Anishinaabeg*, qui existe ici depuis des millénaires.
« Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils veulent placer le pipeline ici… C’est le fond d’un lac glaciaire qui comporte une vaste quantité de manoomin**... ce qui rend la diversité et la qualité de vie riche. Nous nous sentons menacés. » Notre terre regorge de lacs, de plantes médicinales et de marais. (…) Un oléoduc n’est pas nécessaire ici. La biodiversité et l’époustouflante beauté de l’écosystème est maamaakaajizhichige. C’est extraordinaire.
Le chef de tradition et de cérémonie du village d’East Lake nous accueille, prie pour nous et nous nourrit, nourrit nos esprits, met en pâture nos chevaux et nourrit nos corps. Nous expliquons la logistique du pipeline, abordons le fait qu’une brèche dans le pipeline laisserait s’écouler 75 000 litres à la minute et nous savons tous que ceux-ci se déverseraient directement dans l’eau. (…) La nappe phréatique se trouve seulement à 30 cm sous la surface de la terre. Le pipeline constitue une menace. Et il est associé à un autre projet extrême d’extraction caché dans la région – une exploration minière signée Rio Tinto Zinc/Kennecott Copper : traces de cuivre, de zinc, de diamants de magnésium et d’or, profondément enfouies en dessous du fond glaciaire dont est composé ce pays. L’entreprise, selon des sources, a loué un bâtiment au nord de la ville et cherche et creuse activement aux alentours.
Il n’y a pas de lieu sûr pour se cacher, pour hacher, pour être Anishinaabeg. Nous protégeons donc notre territoire comme nous le faisons depuis des centenaires. Il est toujours magnifique et rempli d’eau propre et de médicaments. Cela vaut tout. Notre eau est plus importante que leur pétrole. Notre mino bimaatisiiwin*** nous percera à jour. Aimons l’eau, pas le pétrole.

*Autonyme souvent utilisé par les peuples Odawa, Ojibwe et Algonquin.
**Du riz sauvage Ojibwe qui constitue leur aliment historique de base.
*** La philosophie Ojibway s’imprègne du concept de l’équilibre des quatre éléments de santé : physique, mental, émotionnel et spirituel.

Les Yaquis protègent leur eau du gouvernement et de l’industrie

Mario Luna, porte-parole de la tribu de Vicam, Sonora, Mexique.

En 2010, le gouvernement a annoncé la construction d’un aqueduc qui prélèvera des millions de m³ d’eau du fleuve Yaqui. L’eau fait partie du territoire ancestral yaqui, territoire ratifié partiellement en 1940 par un décret présidentiel.
Même si nous avons gagné aux tribunaux, le gouvernement refuse de suspendre le projet et en plus il encourage la haine envers notre peuple.
Avec la mobilisation, il y eu des procédures judiciaires lancées contre certains d’entre nous et beaucoup de familles se sont vu supprimer les aides gouvernementales. Nous subissons des châtiments, des inspections, des menaces de mort et même des enlèvements.
En 75 ans, le décret nous octroyant le territoire n’a jamais été respecté. La centrale hydroélectrique construite dans les années 50 n’utilise l’eau que pour des questions énergétiques et la Commission nationale de l’eau nous la subtilise ne nous laissant ainsi que 250 millions de m³ des 800 millions de m³ que traite l’entreprise chaque année.
Nous avons été les derniers à être au courant du projet de l’aqueduc, et ce fut par la presse. Les autorités n’ont pas pris la peine de nous consulter alors même qu’il s’agit là d’une obligation inscrite dans plusieurs normes internationales.
Seuls 8% du fleuve Sonora sont utilisés pour la consommation des citoyens, le reste est dédié à l’agriculture. Cependant, le secteur industriel s’impose dans la région. Ford a quasiment doublé ses capacités ; Halcim Apasco est en train d’ouvrir la deuxième centrale la plus grande d’Amérique latine ; Heinekein, la plus grande brasserie du monde, est en train de s’y implanter et Coca-Cola et Pepsico comptent agrandir leurs installations d’aliments transformés. Le gouvernement viole continuellement les moratoires émanant du pouvoir judiciaire de la fédération. Le 15 juillet, le tribunal Colegiado de Hermosillo a annulé la décision du juge qui autorisait la suspension du projet jusqu’à nouvel ordre, avec comme excuse que nous, les Yaquis, avions repris les blocages sur l’autoroute fédérale au niveau de Vicam. Nous résistons pacifiquement, mais nous sommes dans l’œil de la tornade.

Shell to Sea : Rossport en lutte

Gerry Bourke, paysan dans le comté de Mayo, Irlande.

Je suis un exploitant agricole du nord-ouest de l’Irlande près d’Erris dans le Comté de Mayo. Depuis treize ans nous menons un combat contre Shell afin de protéger nos terres, notre environnement et notre communauté. Shell voulait faire passer un gazoduc de gaz non traité, hautement volatile et polluant à travers les champs de nos communautés. Ces terres appartiennent à nos familles ; nous les exploitons et en prenons soin depuis des générations. Ce sont des marais et nous rendons ces terres fertiles en y déposant des algues de la mer. Pour nous, les terres représentent tout. Nous avons résisté à Shell et avons été violemment oppressés.
Les peuples ont été battus, abusés, soumis à la loi martiale. Ce sont presque cent plaintes qui ont été déposées contre le comportement de la police. Aucune n’a été suivie. Les peuples ont agi contre Shell, mais Shell était autorisé à se comporter de la sorte. En effet, le géant pétrolier détient sa propre police privée et ses propres services de sécurité tout en étant aidé par l’Etat. Le gouvernement a tracé une ligne autour de nos villages et a déclaré que « l’Etat de droit de l’Etat irlandais ne s’appliquait plus ici ». Comme s’il s’agissait d’un terrain d’essai pour opprimer leur propre peuple. L’Etat a cru qu’il pouvait nous écraser mais au contraire, il nous a éduqués.
Nous avons rencontré des personnes avec des idées et des connaissances qui sont venues nous aider dans notre combat. Nous avons appris énormément de choses sur le fonctionnement du monde et sur la manière dont le gouvernement irlandais peut traiter son peuple quand on parle d’alternatives. Nous espérons à présent que nos connaissances aideront d’autres communautés car c’est en rassemblant les peuples qu’il est possible d’opérer un changement.
Nous devons nous rappeler que tout sur cette île, du dernier brin d’herbe à la lune, appartient au peuple irlandais, c’est-à-dire à nous tous. Nous devons décider ensemble. Notre devoir envers nous-même et tous les autres est de faire entendre nos opinions et d’être responsables de ce qui se passe. Le gouvernement ne le fera jamais pour nous.

Nous ne laisserons pas ProSavana envahir nos terres et nous coloniser !

Ana Paula Taucale, paysanne dans la province de Nampula et membre de l’UNAC (União Nacional de Camponeses), Mozambique.

Le gouvernement de mon pays – en collaboration avec le Brésil et le Japon – a accordé une importante portion de terre dans le Corredor de Nacala pour une agriculture à grande échelle destinée à l’exportation. Nous, les paysans de cette région nous nous opposons à ce projet et le considérons comme une invasion qui mènera à un accaparement des terres sans précédent.
Il existe déjà une preuve des effets de la spoliation des terres dans cette région (le Nord du Mozambique) sur les communautés paysannes et en particulier sur les femmes. Dans la province de Nampula, où j’habite et ai mon lopin de terre, on interdit aux femmes de traverser les régions où les entreprises étrangères sont en activité. Nous n’avons plus accès au bois de chauffage, à la nourriture sauvage ou aux racines médicinales utilisées pour nos familles. En soi, il s’agit d’une véritable violation de la loi de la nation du Mozambique. La loi requiert une consultation des communautés avant de céder des terres à des entreprises, donc aussi de donner le droit de veto aux communautés dans le cas où ce genre d’attributions des terres implique la violation de leurs droits.
Nous refusons cet accaparement des terres et nous rejetons le modèle d’agriculture représenté par le programme ProSavana. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour l’arrêter.
En juin, nous, représentants de l’UNAC, associés à d’autres organisations dans le pays, avons lancé la Campagne nationale NON à ProSavana. Nous voulons porter cette campagne à un niveau international – des organisations de société civile brésiliennes et japonaises nous ont déjà rejoint – et nous voulons activé un mécanisme juridique au niveau national et auprès des Nations Unies afin de mettre les dirigeants du programme ProSavana face à leurs responsabilités quant au danger qu’ils pourraient causer aux communautés paysannes du Mozambique.
Pour plus d’info sur la campagne : http://viacampesina.org/en/index.php/actions-and-events-mainmenu-26/stop-transnational-corporations-mainmenu-76/1643-mozambique-civil-society-organizations-decided-to-globalize-the-no-to-prosavana-campaign-and-promise-to-give-legal-responsibility-to-perperators

Nous sommes prêts à nous battre

Parvati*, Muttagi, Inde.

Je ne possède pas de terres mais j’ai une maison. Je suis ouvrière agricole sur des terres qui ne m’appartiennent pas. Je fabrique mon pain à la maison et je le vends pour subvenir à mes besoins. En réalité, mon terrain a été acheté il y a très longtemps et je ne souhaite cela à personne. C’est pour cette raison que j’ai rejoint le mouvement contre le NTPC (National Thermal Power Corporation Limited), une centrale électrique qui fut construite dans mon village.
Qu’allons nous manger si les paysans locaux perdent leurs champs ? Pendant la protestation, les hommes nous ont dit que si nous nous dirigions vers l’entrée, la police n’aurait pas recours à la violence. Mais lorsque nous avons atteint l’entrée de la centrale thermique NTPC, la police nous a frappé à coup de lathis (des longs bâtons en bambou) – même moi je me suis fait frappée. Nous étions terrifiés. C’était la première fois que je me trouvais dans une rixe. La police nous a pourchassés dans des hôtels, dans le commissariat et même dans la gare ! Mais le mouvement des paysans nous a dit de ne pas avoir peur. Un des membres de ma famille est en prison. C’est un étudiant à l’université et ils l’ont juste enlevé ! Je me suis engagée dans le combat contre NTPC. Quand nous, les femmes, travaillons ensemble, vous verrez de quoi nous somme capables !
Nous ne voulons pas de la centrale électrique NTPC. Même s’ils nous donnaient de l’argent nous ne voudrions pas de la centrale. Nous ne voulons pas attraper de maladies comme la tuberculose, l’asthme, etc. Nous ne voulons pas que nos bébés soient infectés dans le ventre de leur mère. Nous avons appris que l’eau aux abords de la centrale thermale est toxique. Nous ne disons que la vérité. Laissez-les nous descendre s’ils le veulent. Et nous ne voulons surtout pas perdre nos terres. Nous ne voulons aucun mort dans notre ou dans leur camp. Ils auraient dû faire une réunion avec nous, les paysans, à propos de l’impact de la centrale électrique avant de commencer les travaux.
Pourquoi le gouvernement a-t-il acheté ces terres ? Pour devenir riche c’est sûr mais que feront les pauvres ? Que nous réserve l’avenir ? Nous sommes prêts à nous battre !
*Le nom a été changé pour protéger l’identité du témoin

Nous sommes contre le projet Pacto-Junin !

Julian Morente, organisation des voisins mécontents à Ingapi, Equateur.

Pacto est une paroisse rurale à Ingapi, en Equateur. Ses habitants y ont vécu pendant des siècles grâce à la canne entrelacée, à la banane et au manioc entre autres. Aucun produit agrochimique n’est employé dans nos cultures. Nous travaillons la terre traditionnellement, nourrissant le sol pour que lui nous nourrisse à son tour. Nous faisons la panela (pain de canne à sucre) à partir de nos propres moulages, avec des machines artisanales et des poêles à bois pour le rendre meilleur.
Dans les zones de basse altitude, nous possédons de l’élevage pastoral et nous produisons du lait et de la viande sans avoir recours à des grandes entreprises. Nous distribuons aux niveaux local et régional.
Ici, dans ce versant des Andes, l’industrie minière va s’implanter. Ils ont d’ailleurs déjà commencé à attaquer la montagne à certains endroits.
Le président Correa l’appelle le Projet Pacto-Junin. Il s’agit de plus de 4 000 hectares seulement à Pacto, et à Junin, la destruction a déjà grandement avancé. Où vont-ils nous envoyer ? Nous voulons manger, nous n’avons besoin ni d’or ni de pierres. Ici, ils vont laisser un désert aux futures générations. Les techniciens annoncent une profondeur d’un kilomètre, c’est une aberration. Avec 6 mois de pluie par an, en levant, en ouvrant la montagne d’ici jusqu’au fleuve, les réserves d’eau de la municipalité de Quito vont disparaitre. Je dis, moi, que l’eau est bien plus importante que l’or.
Les études menées sur l’impact environnemental sont désastreuses car fallacieuses. Et tout ça pour protéger l’industrie minière, qui est vorace. L’arrivée de cette industrie est synonyme de produits chimiques fort tel que le cyanure. Elle sous-entend aussi la destruction de collines entières touchant ainsi les forêts, les pâturages, le flux de l’eau et sa composition, largement polluée. Ils disent que nous habitons sur des réserves d’uranium, le gouvernement veut nous donner 300 dollars par hectare. Mais en aucun cas nous n’accepterons cela.